dimanche 7 octobre 2018

Le jour où j’ai surpris Michel Vovelle

Michel Vovelle
Michel Vovelle (1933-2018

 

 

le jour où j’ai surpris Michel Vovelle

 

La mort de ce grand historien me rappelle un souvenir personnel datant de 1986.

Aujourd’hui, les débats sur la Révolution française n’occupent guère la vie de l’esprit. Ce n’était pas le cas dans les années 1980. La longue domination intellectuelle de l’école jacobine et marxisante (Mathiez, Lefebvre, Soboul, Mazauric) avait été remise en cause par Furet et, avant lui, par l’historien anglais Alfred Cobban dès 1964. Il en était résulté des controverses passionnantes. Et l’approche du bicentenaire poussait aux recherches et aux publications.

En 1986, je soutenais mon DEA sur les questions de féodalité et de seigneurie d’Ancien Régime. La féodalité médiévale était bien cernée, celle des XVIe-XVIIIe siècle beaucoup moins. On la confond souvent avec la seigneurie. Or celle-ci couvre tous les rapports de domination liés à la terre, alors que la féodalité ne met face à face que les éléments des groupes sociaux dirigeants, par les modalités symboliques de la foi et de l’hommage et par le système des fidélités et des clientèles.

Bref, je soumettais un flot d’hypothèses aux deux examinateurs de mon DEA : Jean Jacquart, grand spécialiste de l’histoire rurale, et Michel Vovelle, alors directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française, tous deux professeurs à Paris I-Sorbonne. J’ai conservé les notes prises lors de la discussion.

Quand Soboul démarquait Georges Lefebvre

J’en viens à la surprise de Michel Vovelle.

Elle fut provoquée quand je démontrais le démarquage par Albert Soboul (1914-1982) d’une formule de Georges Lefebvre (1874-1959), trahissant la pensée de ce dernier.

Lefebvre tenait à l’idée d’une révolution paysanne anti-capitaliste et anti-bourgeoise. Soboul tenait pour une vision plus unifiante de la Révolution avec une alliance de classe entre bourgeoisie et paysannerie, une coïncidence de buts.

Dans son article «La Révolution française et les paysans» (1934) republié dans Études sur la Révolution française (1963), Georges Lefebvre écrivait :

- «il y a une RÉVOLUTION paysanne qui possède une autonomie propre quant à son origine, à ses procédés, à ses crises et à ses tendances».

Dans son Précis d’histoire de la Révolution française (1972), Soboul écrivait :

- «Georges Lefebvre (…) démontra que dans le cadre de la révolution bourgeoise, se développa un COURANT paysan possédant son autonomie propre quant à son origine, ses procédés, ses crises et ses tendances».

Ainsi, la «révolution paysanne» était subrepticement devenue un «courant paysan»…!

Soboul en rajoutait même : «il est cependant nécessaire de souligner nettement que l’objectif fondamental du mouvement paysan coïncidait avec les buts de la révolution bourgeoise».

Il s’agissait d’une dénaturation explicite de la pensée de Georges Lefebvre qui, au contraire, avait écrit :

- «jusqu’au 14 juillet, la bourgeoisie n’avait eu ni le temps ni le goût de s’attaquer à la dîme et aux droits féodaux ; or, les paysans ont commencé, dès le mois de mars, à se soulever contre leurs seigneurs et à refuser les redevances, bien avant la prise de la Bastille ; à la nouvelle des événements de Paris, ils se sont révoltés spontanément, prenant en mains leur propre cause, au grand mécontentement de la bourgeoisie qui, en plusieurs endroits, s’est chargée de la répression».

L’alliance de classe entre la bourgeoisie et la paysannerie était clairement récusée par Lefebvre.

L’escamotage sémantique de Soboul avait étonné Michel Vovelle qui en avait souri.

Je n’ai évoqué ce point d’histoire que parce que la mort de Vovelle m’a fait revenir en mémoire, outre son immense savoir, sa personnalité sympathique et son ouverture d’esprit. Mais une étude historiographique de l’école jacobine marxisante révélerait probablement d’autres contradictions.

Michel Renard

 

Michel Vovelle et Jean Jacquart
les deux membres de mon jury de DEA (1986) : Michel Vovelle et Jean Jacquart

 

Lefebvre et Soboul, couv

 

Georges Lefebvre et Albert Soboul
Georges Lefebvre (1874-1959) et Albert Soboul (1914-1982)

 

Cobban et Furet, couv

 

Alfred Cobban et François Furet
Alfred Cobban (1901-1968) et François Furet (1927-1997)

 

 

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lundi 1 octobre 2018

la mort d'Antoine Sfeir (Michel Renard)

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la mort d'Antoine Sfeir

hommage et témoignage

 

Je suis triste d’apprendre la mort d’Antoine Sfeir. Le courage et la lucidité, la convivialité et le sens de l’amitié caractérisent ce que fut cet homme, passeur entre les cultures. Il avait de très nombreux amis, dans des cercles larges, chacun témoignera. Je l’ai bien connu également, dans des circonstances diverses.

Comme il avait créé les Cahiers de l’Orient, il m’avait proposé la direction de Cahiers de l’islam en me laissant toute la liberté voulue. J’ai fini par décliner un travail qui m’avait déjà beaucoup demandé quand j’avais créé la revue Islam de France.

Il aurait fallu m’y consacrer à temps plein alors que je ne pouvais quitter mon emploi de professeur d’histoire. Et les forces intellectuelles n’existaient pas en nombre suffisant, sur la scène française, pour décrypter en termes de sociologie politique et d’analyse de l’héritage islamique – et sans concessions - les dynamiques religieuses de l’islam dans notre pays.

Les Cahiers de l’islam tels que souhaités par Antoine Sfeir n’ont pas vu le jour. Une revue homonyme a été créée en 2013. Il n’est pas certain que la nocivité de l’islamisme y soit perçue avec la même perspicacité que celle d’Antoine Sfeir.

En 2003, il m’avait demandé de témoigner en sa faveur lors du procès de Lyon qui l’opposa à Tariq Ramadan. Antoine Sfeir avait évoqué le «double langage» de Ramadan. Ce dernier a perdu son procès, la cour d’appel de Lyon ayant confirmé la relaxe d’Antoine Sfeir le 22 mai 2003.

Ce procès révélait d’étonnantes lignes de partage avec une Gauche déjà engagée aux côtés de l’islamisme. Ramadan avait en effet pour témoins : Michel Morineau de la Ligue de l'Enseignement, Françoise Germain-Robin, du quotidien L'Humanité, et Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde diplomatique.

Antoine Sfeir était soutenu par : Soheïb Bencheikh, grand mufti de Marseille ; Rachid Kaci président de la Droite Libre ; Richard Labévière, journaliste à RFI ; la démographe Michèle Tribalat et moi-même.

Pour appuyer le propos d’Antoine Sfeir, j’avais montré au tribunal la duplicité de Tariq Ramadan disant approuver la laïcité en France tout en manifestant sa fidélité au programme totalitaire de son grand-père Hassan al-Banna, fondateur des Frères Musulmans. Je livrais le texte de ce programme que nous avions traduit et publié trois ans plus tôt.

Dans le train qui nous menait à Lyon, je me souviens qu’Antoine Sfeir, préoccupé par l’audience à venir, ressentait à nouveau des douleurs au bout des doigts. Là où ses tortionnaires et geôliers palestiniens l’avaient torturé en 1976 à Beyrouth, en lui arrachant les ongles.

Un jour, il m’avait invité à le voir dans le local de sa revue, ne m’indiquant que la station de métro où je devais descendre. Arrivé, je l’appelle, il me dit : «attends, je t’envoie quelqu’un en voiture». L’un de ses amis libanais me conduit à travers les rues de Paris conduisant avec une fougue qui ne me rassurait guère : «pas de panique, j’étais chauffeur à Beyrouth pendant la guerre civile», me dit-il.

Antoine Sfeir n’a jamais paniqué face à la montée de l’islamisme en France, il y opposait son intelligence des situations et son désir de vérité. Cette acuité d’esprit, il l’avait cher payée.

Adieu Antoine. Ton absence nous attriste mais ton souvenir nous encourage.

Michel Renard

 

 

 

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Posté par michelrenard à 20:09 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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