Michel Vovelle
Michel Vovelle (1933-2018

 

 

le jour où j’ai surpris Michel Vovelle

 

La mort de ce grand historien me rappelle un souvenir personnel datant de 1986.

Aujourd’hui, les débats sur la Révolution française n’occupent guère la vie de l’esprit. Ce n’était pas le cas dans les années 1980. La longue domination intellectuelle de l’école jacobine et marxisante (Mathiez, Lefebvre, Soboul, Mazauric) avait été remise en cause par Furet et, avant lui, par l’historien anglais Alfred Cobban dès 1964. Il en était résulté des controverses passionnantes. Et l’approche du bicentenaire poussait aux recherches et aux publications.

En 1986, je soutenais mon DEA sur les questions de féodalité et de seigneurie d’Ancien Régime. La féodalité médiévale était bien cernée, celle des XVIe-XVIIIe siècle beaucoup moins. On la confond souvent avec la seigneurie. Or celle-ci couvre tous les rapports de domination liés à la terre, alors que la féodalité ne met face à face que les éléments des groupes sociaux dirigeants, par les modalités symboliques de la foi et de l’hommage et par le système des fidélités et des clientèles.

Bref, je soumettais un flot d’hypothèses aux deux examinateurs de mon DEA : Jean Jacquart, grand spécialiste de l’histoire rurale, et Michel Vovelle, alors directeur de l’Institut d’histoire de la Révolution française, tous deux professeurs à Paris I-Sorbonne. J’ai conservé les notes prises lors de la discussion.

Quand Soboul démarquait Georges Lefebvre

J’en viens à la surprise de Michel Vovelle.

Elle fut provoquée quand je démontrais le démarquage par Albert Soboul (1914-1982) d’une formule de Georges Lefebvre (1874-1959), trahissant la pensée de ce dernier.

Lefebvre tenait à l’idée d’une révolution paysanne anti-capitaliste et anti-bourgeoise. Soboul tenait pour une vision plus unifiante de la Révolution avec une alliance de classe entre bourgeoisie et paysannerie, une coïncidence de buts.

Dans son article «La Révolution française et les paysans» (1934) republié dans Études sur la Révolution française (1963), Georges Lefebvre écrivait :

- «il y a une RÉVOLUTION paysanne qui possède une autonomie propre quant à son origine, à ses procédés, à ses crises et à ses tendances».

Dans son Précis d’histoire de la Révolution française (1972), Soboul écrivait :

- «Georges Lefebvre (…) démontra que dans le cadre de la révolution bourgeoise, se développa un COURANT paysan possédant son autonomie propre quant à son origine, ses procédés, ses crises et ses tendances».

Ainsi, la «révolution paysanne» était subrepticement devenue un «courant paysan»…!

Soboul en rajoutait même : «il est cependant nécessaire de souligner nettement que l’objectif fondamental du mouvement paysan coïncidait avec les buts de la révolution bourgeoise».

Il s’agissait d’une dénaturation explicite de la pensée de Georges Lefebvre qui, au contraire, avait écrit :

- «jusqu’au 14 juillet, la bourgeoisie n’avait eu ni le temps ni le goût de s’attaquer à la dîme et aux droits féodaux ; or, les paysans ont commencé, dès le mois de mars, à se soulever contre leurs seigneurs et à refuser les redevances, bien avant la prise de la Bastille ; à la nouvelle des événements de Paris, ils se sont révoltés spontanément, prenant en mains leur propre cause, au grand mécontentement de la bourgeoisie qui, en plusieurs endroits, s’est chargée de la répression».

L’alliance de classe entre la bourgeoisie et la paysannerie était clairement récusée par Lefebvre.

L’escamotage sémantique de Soboul avait étonné Michel Vovelle qui en avait souri.

Je n’ai évoqué ce point d’histoire que parce que la mort de Vovelle m’a fait revenir en mémoire, outre son immense savoir, sa personnalité sympathique et son ouverture d’esprit. Mais une étude historiographique de l’école jacobine marxisante révélerait probablement d’autres contradictions.

Michel Renard

 

Michel Vovelle et Jean Jacquart
les deux membres de mon jury de DEA (1986) : Michel Vovelle et Jean Jacquart

 

Lefebvre et Soboul, couv

 

Georges Lefebvre et Albert Soboul
Georges Lefebvre (1874-1959) et Albert Soboul (1914-1982)

 

Cobban et Furet, couv

 

Alfred Cobban et François Furet
Alfred Cobban (1901-1968) et François Furet (1927-1997)

 

 

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