Pierre Milza

 

Les dernières leçons

d’un «Ritalien»

 

FIGAROVOX/TEMOIGNAGE - Michel Renard rend hommage à un historien de gauche qui n'avait cure des procès idéologiques de sa propre famille politique à l'encontre de ceux qui, comme lui, maniaient volontiers les concepts d'identité, d'assimilation, d'intégration...

L’historien Pierre Milza est mort le 28 février dernier. S’il a longtemps incarné la figure d’un maître pour les étudiants de Sciences Po en matière d’histoire contemporaine des relations internationales et d’investigation de la séquence fasciste européenne, il n’était pas un mandarin. Ou alors au profil si singulier : instituteur formé par l’École normale puis professeur de collège, pendant dix ans, «choix tardif» d’une vocation d’historien «aux environs de la trentaine», thèse d’État soutenue en 1977 à l’âge de quarante-cinq ans. Milza n’était pas «un giovane dottore», comme le remarque amicalement Sergio Romano tout à l’hommage qu’il lui rend dans le Corriere della Sera. Mais il s’est tenu toute sa vie intellectuelle au niveau d’un «eccellente dottore».

Il est à craindre, cependant, qu’une fois les éloges prononcés, on n’oublie les leçons délivrées. Pierre Milza était politiquement de gauche mais écartait les limites posées à l’investigation historienne qui, toutes, proviennent de la gauche. En 2005, avec Pierre Nora, Pierre Vidal-Naquet et des dizaines d’autres, Milza a été de ceux qui ont plaidé la «liberté pour l’histoire» contre la tentation d’en faire un objet juridique et pour l’abrogation des «lois mémorielles» - la loi Taubira étant particulièrement visée. Et ce, malgré les critiques de Serge Klarsfeld, Claude Lanzmann et du très virulent et très à gauche Comité de vigilance face aux usages publics de l’histoire. À l’heure où l’on parle de débaptiser les lycées Colbert, il faut se souvenir des exhortations de l’appel de 2005 : «L'historien ne plaque pas sur le passé des schémas idéologiques contemporains et n'introduit pas dans les événements d'autrefois la sensibilité d'aujourd'hui».

Axe méthodologique que Pierre Milza appliquait en particulier aux questions de l’immigration et de l’identité nationale. Il n’avait pas goûté le débat lancé sous la présidence Sarkozy mais ne renvoyait pas aux poubelles de l’histoire les notions d’intégration, d’assimilation, d’identité. On voudrait aujourd’hui en faire le pourfendeur du «mythe de l’intégration réussie» des Italiens dans la société française. Ce n’est pas vrai. Cette intégration a eu lieu, non sans douleur, mais dans la «longue durée», disait-il.

Peut-il en aller pareillement pour les immigrations actuelles ? Dans un entretien avec la revue Informations sociales en 2001, Milza analysait son action depuis 1982   «En tant qu’historien, je suis donc entré dans le débat social et politique pour parler de l’immigration. Mais quelle est la légitimité de l’historien ? Certes, il est possible de dire : les étrangers ont toujours été très mal accueillis et, malgré tous les avatars, ils ont fini par s’intégrer. Cela peut-il s’appliquer au présent ? On sait que les outils qui permettaient l’intégration fonctionnent beaucoup moins bien : le service militaire, l’Église, l’école, le travail et avec lui la culture ouvrière. Peu à peu, parce que les vrais leviers de l’intégration disparaissent, tout le monde s’est mis à fabriquer des livres sur l’immigration».

Pierre Milza a mesuré les déplacements pendulaires de l’immigration : «Il y a une chose qu’il faut dire et redire : la fraction de la population immigrée qui s’est trouvée, en fin de parcours, absorbée par le pays d’accueil ne représente qu’une minorité. On peut en effet estimer à trois millions et demi l’effectif des migrants transalpins qui ont pris, entre 1870 et 1940, le chemin de la France. Sur ce total, le nombre de ceux qui ont fait souche ne dépasse guère 1 200 000 ou 1 300 000 personnes : chiffre considérable si on le compare à celui des autres nationalités, inférieur cependant à celui qui englobe les retours et l’émigration de transit. Autrement dit, le melting-pot français a, s’agissant des Italiens, exercé très fortement son pouvoir assimilateur, mais il l’a fait de manière sélective, laissant de côté des centaines de milliers de migrants temporaires, dont il n’est pas certain que tous auraient pu s’intégrer aussi facilement à la société française» (Voyage en Ritalie, p. 385-386).

Voyage en Ritalie

L’extraordinaire Voyage en Ritalie (1993) montre bien que ni l’assimilation, ni l’identité nationale («mon identité hexagonale», «jusqu’alors, je m’étais perçu sans complexe comme de souche française»), ne sont exclusives d’une «expérience de transnationalité», de l’adoption d’une identité réinventée (mon «italianité», ma «ritalité»).

Au sujet de cette combinaison, Milza faisait la part des choses : «Il n’y a donc pas eu de transculturation à rebours sinon de manière partielle et sélective. J’ai beau pester contre certains traits de mentalité de mes compatriotes, ils sont intériorisés depuis l’enfance. Au contraire, s’agissant de l’Italie et des Italiens, j’ai opéré un tri et construit avec tout cela une identité double dans laquelle domine, que je le veuille ou non, la francité bue avec le lait maternel. Cela ne m’empêche pas d’afficher une italianité qui, inventée ou non, fait partie de mon paysage mental. (…) Donc une tête plutôt façonné par l’Hexagone et un cœur qui, avec le temps, penche de plus en plus du côté de la sœur latine, sans que cela affecte en quoi que ce soit ma fidélité citoyenne à la nation française».

La configuration historique qui a rendu possibles ces mélanges a peut-être disparu. En 2005, Pierre Milza n’hésite pas à parler «du grippage, plus ou moins consciemment vécu par nos concitoyens, d’un mécanisme assimilateur qui, pendant plus d’un siècle, avait très correctement et très efficacement rempli son rôle». Il parlait de «machine à fabriquer de l’identité française» et concluait : «il y a bel et bien eu assimilation de chacun des groupes [d’immigration], si par ce terme souvent controversé on entend, comme le font certains démographes et anthropologues, la réduction des spécificités sociales, culturelles et religieuses». Il soulignait le rôle essentiel de l’école dans «l’acculturation des immigrés» et concluait qu’elle a «plutôt bien accompli sa besogne». En est-il de même aujourd’hui ?

Milza ne le pensait pas et réfléchissait aux perturbations actuelles : «S’agit-il d’un dysfonctionnement lié à la nature de la matière à fondre, la nouvelle immigration (principalement maghrébine et africaine) appartenant à des cultures trop éloignées de la nôtre pour que s’opère la fusion, comme elle s’est opérée pour les vagues précédentes ? Ou bien, si ce n’est le matériau humain qui est en cause, n’est-ce pas que le modèle assimilateur français s’avère désormais incapable, pour mille raisons, d’accomplir sa besogne ? De la réponse que l’on donne à cette interrogation il résulte que l’on a toute chance de vous cataloguer de gauche ou de droite, irénique et politiquement correct ou abominablement réactionnaire et raciste».

Soutenant que «l'intégration des populations issues de l'immigration a (…) peu de chances de reproduire à l'identique les modes d'action qui furent, pendant un siècle et demi, ceux du creuset français», Pierre Milza posait la question qui fâche: «devrons-nous pour autant renoncer à ce qui constitue la spécificité de notre modèle assimilationniste ?  Je ne le pense pas» ajoutait-il, car «le respect des cultures ne signifie pas qu'on doive laisser à chaque groupe le soin de régler ses affaires hors des règles de la République. Il existe sur ce point un accord assez général des habitants de l'Hexagone» (L'identité de la France et l'Europe, dir. Thierry de Montbrial et Sabine Jansen, éd. Bruylant, 2005, p. 47-63).

Rendre hommage à un historien qui vient de disparaître, n’est-ce pas d’abord le lire dans toutes ses nuances ?

 

Michel Renard
professeur d’histoire, auteur (avec Daniel Lefeuvre)
de Faut-il avoir honte de l’identité nationale ?

Publié le 05/03/2018 à 12:42
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